Je suis la liberté

Le 7 janvier 2015, j’ai entendu pour la toute première fois le cœur de mon bébé à l’échographie. Cela fut un moment extrêmement chargé émotionnellement, entre le bonheur et l’appréhension de la responsabilité que nous avons devant ce petit être de la taille d’un pois chiche qui ressemble plus actuellement à un oisillon qu’à un enfant.

Et puis, le 7 janvier 2015, deux heures après ce si grand bonheur, le temps s’est figé.

Charlie.

J’ai pensé à énormément de choses en même temps. Passée l’incrédulité, la stupéfaction la plus totale, j’ai pensé aux victimes, à leurs familles, aux conséquences de cette tuerie, et au monde dans lequel viendrait au monde l’enfant que je porte.

Alors j’ai vu passer beaucoup de réactions sur les réseaux sociaux, du compassionnel, du gerbant, de l’entre-deux. Ceux qui sont Charlie, ce qui ne sont pas Charlie, ceux qui pensent surtout à la suite, ceux qui se réjouissent, ceux qui estiment qu’ils l’ont bien cherché. Et j’ai besoin de me positionner, aussi, car pour moi Charlie Hebdo c’est tout un pan d’histoire. De mon histoire familiale, de mon histoire culturelle, de mon histoire personnelle. J’ai grandi dans une famille très très à gauche, à la gauche de la gauche. J’ai grandi avec Pierre Dac, Desproges, Gotlib, Cavanna, Choron, Francis Blanche, Cabu… Ils m’ont appris à comprendre le monde des adultes, un peu la politique, beaucoup l’humour.

(Vous n’imaginez même pas comment j’ai mangé pour avoir confondu l’Almanach de l’Os à Moelle pour un album de coloriage)
(Vous n’imaginez même pas comment j’ai mangé pour avoir confondu l’Almanach de l’Os à Moelle avec un album de coloriage)

Charlie Hebdo a un an de  plus que moi qui en ait 32. Je ne comprenais pas tout, mais je le lisais quand je le trouvais, malgré les images cochonnes et les références clairement blasphématoires. Tout comme je lisais Fluide ou le Canard quand j’avais fini de dévaliser les bibliothèques familiales. Je n’étais pas une lectrice assidue, mais cette irrévérence m’a fascinée depuis que je sais lire. J’étais fascinée par ce que les “grands” avaient le droit de dire, par l’intelligence de leurs opinions, parfois par leur courage. Au fil du temps, j’ai grandi, et j’ai relu ces mêmes albums de Cabu. Couche après couche, j’appréhendais le Grand Duduche de moins en moins comme un maladroit de pantomime, de plus en plus comme un libertaire sentimental.

Je pourrais citer Desproges également, et cette couverture qui, enfant, me glaçait le sang tout en me donnant envie de m’acharner à comprendre, je devais avoir 8 ans à ma première lecture, pas l’âge pour, décidément.

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J’ai baigné dans cet esprit-là.

Alors quand j’entends que Cabu est mort, je suis effondrée. Tout comme je serai effondrée quand Gotlib cassera sa pipe.

Je suis effondrée pour les autres victimes mais c’est l’image de Cabu qui me revient en tête.

Alors oui, depuis une dizaine d’années, Charlie me faisait moins rire. J’ai continué à grandir et je ne me reconnaissais plus forcément dans leurs combats. Je ne suis pas Charlie, en un sens, car même si la publication des caricatures de Mahomet ne m’a pas heurtée personnellement, je n’ai pas compris cet acharnement. De la même manière que je comprenais de moins en moins leur imagerie misogyne.

Les temps changent. Je me faisais cette réflexion en regardant des vieux sketch des Nuls et des Inconnus. Non, ça ne passerait pas, aujourd’hui. Car nous sommes immergés dans l’islamophobie et la xénophobie, être porteur d’images islamophobes et xénophobes ce n’est pas être révolutionnaire ou à contre-courant, c’est valider des positions extrémistes. 1980, comme me disait ma mère hier, c’était “une époque bénie de liberté”. J’en sais rien, à vrai dire, peut-être pas tant que ça. Mais l’humour se faisait aux dépens des oppresseurs, pas des opprimés.

C’est à mon sens le virage qu’a raté Charlie Hebdo dans les années 2000. Depuis le 11 septembre, les musulman-es et les “arabes” en prennent plein la gueule pour pas un rond (enfin plus que d’habitude), les gouvernements en ont profité pour voter des lois liberticides, comme le Patriot Act. Nos libertés individuelles sont désormais menacées dans le réel comme dans le virtuel. C’est à mon sens beaucoup, beaucoup plus grave que l’Islamisme. Ce que je trouve également beaucoup, beaucoup plus grave que l’Islamisme, c’est la manière dont nos gouvernements nous chient sur la gueule en permanence, en ne prenant en compte que la parole des plus forts. Notre planète va mal, notre économie est une vaste plaisanterie, nos acquis sociaux, si nous en avions, sont rognés de plus en plus pour le Saint Profit.

Je trouve ça regrettable car j’aurais aimé avoir un hebdo plus incisif avec les politiques, moins stigmatisant pour les minorités (et c’est peu de le dire).

Toutefois, quelle que soit la ligne éditoriale, entrer dans une rédaction avec un lance-roquette, tuer 12 personnes, en blesser d’autres, c’est infâme. Pas inhumain, car justement trop humain, mais dégueulasse, abject, ignoble.

(L’hommage de Lucille Clerc)
L’hommage de Lucille Clerc

Pourquoi cela nous touche autant ?

Alors que d’autres se font tuer tout le temps pour les mêmes raisons ?

Les victimes sont nombreuses, des douzaines chaque jour. Devons-nous nous reprocher notre manque de compassion ? Oui, clairement.

Est-ce une raison pour nous taxer d’indignés sélectif ? Pas forcément.

C’est ici sous nos yeux que l’impensable se commet, dans un pays où nous nous sentions à l’abri. Ce sont (excepté les deux policiers) des civils qui sont touchés, des personnes sur leur lieu de travail. Les plus chanceux d’entre nous étaient même peut-être eux aussi au travail quand le drame s’est déroulé. Lors de l’attentat du métro Saint Michel, des citoyens anonymes étaient visés, ici les victimes ont été nommées, ciblées, annihilées, cela ajoute encore à la peur. Aujourd’hui, à Paris, deux hommes peuvent entrer dans un bâtiment après s’être trompés de porte (!!!), cagoulés, armés, et abattre froidement onze personnes. Ces hommes peuvent aussi choisir d’en abattre une douzième alors qu’elle est à terre. Nous sommes choqué-es, évidemment.

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David Pope. “Il a tiré le premier” – jeu de mots avec “drew” qui signifie “dégainer” ou “dessiner” en anglais.

Les attentats, c’est fait pour l’Etrangie, pas nous ! Bah non. Donc, on en parle, et il faut en parler. Le réveil est rude pour certains, mais tant mieux si j’ose dire. Si cette indignation peut servir à réaliser que des actes de ce type sont commis chaque jour dans le monde, ce sera un progrès. Cette proximité qui nous effraye doit nous rappeler que la mort est à la porte de milliards de personnes dans le monde.

J’espère sincèrement que ce choc ouvrira les yeux à certain-es qui pensent que tout ça, c’est pour les autres. Si cet évènement pouvait entrainer une étincelle de réflexion dans ces yeux bovins que je croise quand je sors, j’en serais ravie. Hélas, je pense que l’étincelle en question sera surtout de la haine à l’état pur, mais on peut toujours espérer, non ?

Aujourd’hui, plusieurs actes islamophobes ont été commis en “représailles”, et je me dis “c’est parti…”. Le malheur des uns faisant le bonheur des autres, le FN, Zemmour et ses potos se frottent les mains sans se douter que la guerre civile dont ils nous rabâchent les oreilles depuis des années sera de leur fait. Car si cet attentat a été commis sur Charlie Hebdo, ce n’est pas pour rien. Attaquer par exemple un congrès frontiste aurait été bien moins rentable… Ici on attaque non seulement la presse, mais la liberté dans son ensemble, c’est quelque part affreusement bien vu car on assiste aujourd’hui à un resserrement national et à un appel aux “valeurs” de la République. Sans la nommer on cible toute une partie de la population déjà fortement stigmatisée, on ajoute de l’huile sur le feu, et c’est strictement ce que voulaient les deux meurtriers.
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Quand je dis “islamophobe” je pourrais dire simplement xénophobe, car nous avons franchi depuis longtemps la barrière du simple attachement à la religion en matière de stigmatisation. Ce sont les personnes ressenties comme étrangères, alors que beaucoup sont nées en France et beaucoup ne sont pas musulman-es, qui seront conspuées. Si les fachos nous parlent de “choc des religions” c’est uniquement afin de leurrer leur public crédule, soyons réalistes. Le spectre du Grand Méchant Islam en lui-même n’est qu’un moyen détourné de simplement foutre dehors tous les gens dont la gueule leur reviennent pas.

Pour en revenir au sujet de mon article, non, je ne suis pas Charlie. Vous avez le droit de ne pas être d’accord, certain-es de mes ami-es ont posté des choses qui ne me correspondent pas, mais chacun à le droit de s’exprimer tant que cela n’incite pas à la haine de l’autre. La seule chose que je n’accepterai jamais est qu’on se réjouisse de la mort d’autrui.

Je ne suis pas Charlie, mais je suis libre, tout comme vous, et il faut nous battre pour préserver cette liberté. Et il faut nous battre pour la liberté de nos ami-es qui vont sérieusement morfler les prochaines semaines/mois/années.

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