Appel à témoignage sur la pédocriminalité – Entretien avec Serge Garde

[Attention, ce texte concerne les violences sexuelles faites aux mineurs et peut être pénible voire triggering/déclencheur pour certain-e-s d’entre vous. Aucune description d’agression n’est néanmoins présente sur le document.]

En 2000, Serge Garde publie pour l’Humanité un article qui fera éclater l’affaire du CD de Zandvoort. Vous n’en avez jamais entendu parler ? C’est normal, l’affaire ayant été soigneusement étouffée au prix de longs efforts par la justice française et belge. En 2003, c’est un non-lieu général qui est prononcé en France. En 2010 sort le film « Le fichier de la honte » diffusé sur 13ème rue, présenté par Karl Zéro et qui présente l’affaire.

En 2013, Serge Garde se penche sur la silenciation des enfants victimes d’Outreau dans son documentaire « Outreau, l’autre vérité ».

Complotiste.

Voilà en gros ce qu’en disent la plupart des médias. Non, il n’y a pas de réseau pédophile, pas chez nous. Impensable ! Comment expliquer alors le silence et le manifeste déni de justice qui sévit en France ?

Je suis moi-même victime d’inceste. En 2000, mon agresseur était présenté devant la justice, et relaxé. Ce n’est qu’en appel qu’il sera condamné à 18 mois avec sursis et 5000€ de dommages et intérêts. Je ne suis pas sa seule victime, au moins trois autres filles ont été agressées par cette personne, mais j’ai été la seule à témoigner. Aujourd’hui, mon agresseur travaille toujours au même endroit. Sa vie n’a pas changé, il n’a jamais mis un pied en prison.

Moi, j’ai mis des années à reconstruire ma vie, à estimer que je n’étais pas « foutue ». Quand j’ai parlé, ma cellule familiale a implosé. « Ils » savaient, et « ils » n’ont rien fait. Malgré sa condamnation, j’estime que la justice n’a pas fait son travail. Mon agresseur est libre, libre de recommencer. . Et pourquoi se serait-il arrêté de violer ? Il doit avoir fait d’autres victimes depuis 15 ans…

Des histoires comme la mienne, il y en a des centaines. On estimait en 2009 à 2 million le nombre d’enfants victimes d’inceste en France. En 2015, un sondage portait ce chiffre à 4 million. 6% des Français-es.

Pourquoi nos agresseurs ne sont-ils que rarement inquiétés ? Pourquoi tout le monde ferme-t-il les yeux sur des violences graves aux conséquences ravageuses commises sur des enfants ?

C’est ce qui intéresse Serge Garde à qui j’ai eu la chance de pouvoir poser mes questions. Je vous partage aujourd’hui son message et son initiative pour sortir de ce silence de mort qui enterre des millions de victimes rien que sur notre beau pays des droits de l’homme (mais ni des enfants ni des femmes, manifestement…)

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Entretien

Bonjour, Serge Garde. Comment avez-vous commencé à vous intéresser à la pédocriminalité ? Pour quelle(s) raison(s) ?

Bonjour. La pédocriminalité n’a pas été un sujet privilégié dans mon travail de journaliste d’investigation au journal l’Humanité. J’ai beaucoup travaillé sur les sectes, les criminalités économiques, les mafias… J’ai effectué deux enquêtes sur ce qu’à l’époque j’appelais la pédophilie. Elles figurent dans mon premier ouvrage, « L’Industrie du sexe » (Messidor, 1987) et à l’époque, tout le monde médiatique s’en fichait. Il n’y a eu aucune suite. Vers 1998-99, j’ai travaillé en Belgique sur l’affaire Dutroux et là, un contact m’a mis en rapport avec une ONG qui m’a montré le fichier de Zandvoort. Après quelques mois d’enquête et de vérifications, j’ai publié un dossier à la une de L’Huma, en février 2000. Et là, ce fut un boom médiatique. Le Figaro, avec mon accord, a repris mon travail et à fait deux fois sa une sur l’affaire. Lorsqu’il est apparu que l’institution judiciaire allait enterrer le dossier malgré 81 reconnaissances d’enfants français sur le fichier, j’ai co-écrit avec ma consoeur du Figaro « Le Livre de la honte » (cherche midi, 2001). J’ai été vivement attaqué par certains médias et soutenu par des ONG qui ont fait de moi un spécialiste de la question, ce que je n’étais pas…

Autrement dit, pour moi, je n’ai pas un vécu de victime et c’était un travail parmi d’autres sujets. Cela dit, je suis père de famille et citoyen et je ne peux accepter que des enfants servent d’objets sexuels pour l’assouvissement de fantasmes qui ne les concernent pas.

Je ne suis pas partisan d’un quelconque ordre moral. Pour moi, la sexualité se vit entre adultes consentant dans le partage. Il ne peut y avoir de partage à égalité entre un enfant et un adulte, donc toute relation sexuelle inégale est à mes yeux condamnable…

Votre travail sur Zandvoort et Outreau est exemplaire, et pourtant on a l’impression que tout le monde s’en fout. Pourquoi à votre avis ?

Merci. Je n’ai fait que mon travail… Et plus on exerce des pressions sur moi et si on menace, ce qui fut parfois le cas, et plus cela me motive à continuer.

Il existe un déni de la pédocriminalité en tant que fléau social. Les raisons en sont multiples : institutionnelles, culturelles, et parfois individuelles. Mais toutes ces raisons poussent dans le sens de l’omerta. Et puis, on effleure une part d’ombre en l’homme qui dérange et fait peur. J’ai apporté quelques éléments de réponse dans le Livre de la Honte et d’autres ouvrages (Enquête sur une société qui dévore ses enfants, coécrit avec Mme Homayra Sellier (cherche midi, 2008).

Il est évident que le combat contre la pédocriminalité ne peut être qu’à contre-courant. Si ce n’était pas le cas, nos efforts seraient inutiles.

Vous lancez en 2016 une pétition-témoignage sur internet, dans quel but ? Pourquoi un appel à témoignage ? Quelle utilisation concrète sera faite de ces témoignages ? L’anonymat des personnes témoignant sera-t-il assuré ?

Je fais partie d’un petit nombre de personnes et d’ONG (petites) qui ont mis au point ce projet. Je pense qu’il est temps que les victimes prennent collectivement la parole pour démontrer que la pédocriminalité est un fléau social totalement méconnu, sous-estimé ou nié. « Stop au déni ! », ce sera le titre de cette pétition-témoignages qui devrait être mise en ligne vers la mi-janvier 2016.

Pour tous les initiateurs, il est clair que la pétition doit assurer l’anonymat des témoins. C’est le récit de leurs drames et le nombre (les témoignages seront numérotés à l’infini) qui est essen
tiel.  Anonymat assuré, donc ! Mais nous demandons une adresse mail (qui ne sera pas publiée) afin d’avoir un contact direct avec la personne concernée pour pouvoir vérifier l’authenticité du témoignage et éviter les manipulations, les erreurs ou les provocations.

Etes-vous un complotiste ? En tout cas c’est ce que pense entres autres Maître Dupont-Moretti, un des avocats de la défense de l’affaire d’Outreau. Et en effet, ça à l’air trop énorme : pourquoi étouffer des affaires comme ça alors que des vies sont en jeu ? La piste d’un réseau n’est pas inimaginable pourtant, elle serait même plus logique que d’imaginer une multitude d’agresseurs tous isolés qui consomment de la pédopornographie dans leur coin et qui tomberaient par hasard sur du contenu payant qui ne profite à personne…

Etre traité de complotiste par un professionnel du mensonge comme Me Dupond-Moretti, c’est comme recevoir l’Ordre du mérite civique (la légion d’honneur serait exagérée vu le personnage). Si nous n’avions qu’à dénoncer un complot, ce serait simple. Les racines de la pédocriminalité sont autrement plus diversifiées et complexes !

C’est une forme de terrorisme intellectuel, cette tendance actuelle à chercher de disqualifier les personnes qui ne partagent pas les thèses officielles, la doxa,  en les traitant de complotiste, de négationniste, de révisionniste, etc.

Je ne dis pas que certains dossiers de pédocriminalité en réseau puissent être protégés par des personnes haut placées. Mais s’il y a complot, je veux en avoir des preuves diverses et convergentes pour l’affirmer.  J’ai une déontologie stricte en tant que journaliste.

La France est encore à la traîne sur les droits des enfants et l’ONU ne cesse de nous pointer du doigt à raison. Comment expliquer de telles résistances institutionnelles dans le « Pays des Droits de l’Homme » ?

Les enfants ne votent pas !

Il aura fallu plusieurs décennies de luttes pour que le viol des femmes soit pris en compte dans les commissariats et les tribunaux. Et encore…

Il en sera de même pour les violences sexuelles sur les mineur-es. D’où l’importantce de permettre à un maximum de victimes de crier à la face d’une société ambiguë et réticente : la pédocriminalité est un fléau social ! Il ne s’agit plus de multiplier les belles phrases sur les Droits des Enfants, mais il s’agit d’agir et de donner les moyens de cette action.  C’est le sens de notre initiative qui est ouverte à toutes les victimes ou témoins de crimes sexuels. Rendre visible et incontournable une réalité qui fait peur et qui est niée…

Que pensez-vous de cette reprise de vos travaux par toute une frange pseudo-politique souvent extrémiste ? Ne pensez-vous pas que cela peut nuire à votre travail ?

Mon travail est public. Tout le monde peut s’y référer ou l’utiliser. Je n’ai aucun moyen d’empêcher M. Soral de m’utiliser dans son combat très douteux. J’ai plusieurs fois écrit des mises au point sur Facebook. Entre l’extrême droite et moi il n’y a aucune valeur commune, aucune idée en partage. Et quand je vois ces gens se présenter comme des chevaliers blancs contre la pédocriminalité, je crie : non! pas ça et pas vous! J’ai en mémoire des noms d’activistes extrémistes qui ont été impliqués dans des affaires sordides de pédocriminalité !

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L’appel à témoignage

(Je relaye ci-dessous le descriptif concernant l’appel à témoignage, les informations concernant le contact sont en fin d’article.)

Jusqu’à présent, la parole des victimes de violences sexuelles a été soit niée, soit stigmatisée.  Et lorsque la Justice, de façon exceptionnelle, reconnaissait le crime, la victime restait isolée.  Comme s’il n’y avait  pas de fléau, mais une regrettable succession de cas individuels.

Il s’agit d’en finir avec ce déni et de rendre visible, tangible, la pédocriminalité en tant que fléau social de grande ampleur.

L’idée est de lancer une vaste pétition-témoignages sur l’Internet.

Le but est de rendre visible le fléau par le grand nombre de pétitionnaires.

Si vous en êtes d’accord, rédigez votre témoignage selon le modèle suivant :

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Moi, Odile G., j’ai été violée à l’âge de 8 ans par un ami de mes parents. J’ai réussi à en parler à ma mère. Une plainte a été déposée. Elle a été classée sans suite. J’ai aujourd’hui 43 ans et je continue à souffrir…

Je tiens à ajouter que…

J’atteste sur l’honneur la véracité des faits évoqués.

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Moi Véronique M., j’ai été régulièrement violée par un instituteur de l’âge de 9 à  11 ans, dans l’appartement de fonction qu’il occupait dans mon école.  J’en ai parlé à ma mère. Elle m’a giflée en me traitant de menteuse et de vicieuse. Je suis devenue anorexique. Le médecin de famille a dit que j’étais capricieuse. Je me suis réfugiée dans le silence. J’ai 56 ans et ça a bousillé ma vie de femme. Je suis quasiment illettrée car l’école était devenue le lieu de tous les dangers et j’étais trop bloquée pour apprendre. C’est la première  fois que j’en parle  depuis que je suis adulte.

J’atteste sur l’honneur la véracité des faits évoqués.

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Moi, Pierre, j’ai été victime d’attouchements et de viols de la part du prêtre qui faisait le catéchisme. Je devais avoir 12 ou 13 ans. Il était souvent reçu chez mes parents. Impossible de parler. J’ai 64 ans et je n’arrive pas à oublier. Je suis soigné pour dépression depuis vingt ans. Aucun médecin ne m’a posé la bonne question, et moi je n’arrivais pas à dire les choses.

J’ajoute que…

J’atteste sur l’honneur la véracité des faits évoqués.

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Comme vous le constatez, votre nom ne sera pas publié.

Vous pouvez utiliser votre prénom ou en choisir un autre.

Le nom du, de la ou des prédateu
rs ne peut pas être publié pour des raisons éthiques et judiciaires.

Pour être validé et publié, votre témoignage devra respecter la forme (Moi, Odile, je…) et être accompagné de l’attestation sur l’honneur  et d’une adresse mail qui ne sera pas publiée, mais qui nous permettra de rester en contact.

Après le premier paragraphe (Moi, Odile, je…) vous avez la possibilité de compléter et de préciser votre témoignage.

Cette pétition ne saurait être un moyen de réparer le crime dont vous avez été victime. Elle a pour but de rassembler un maximum de témoignages pour  démontrer par le nombre, la gravité du fléau et de son déni par la société et ses institutions.

La pétition est ouverte à toutes les personnes concernées directement par la pédocriminalité. Elle exclut toute récupération politicienne ou religieuse.

Ces témoignages seront numérotés et publiés sur un blog que nous sommes en train de créer.

A l’origine, plusieurs associations de protection et de défense des enfants et des femmes (Innocence en Danger, le Collectif féministe contre le viol, l’association « l’Affaire d’une vie »,etc.) regroupée au sein d’une association loi 1901, et créée pour ce seul projet. Chaque organisation reste bien sûr indépendante.

Nous allons lancer la pétition officiellement à la mi janvier.

Si vous en êtes d’accord votre témoignage figurera parmi les premiers sur le mur-pétition numérique en cours de création.

Comment témoigner ?

Vous pouvez contacter directement Serge Garde sur son profil Facebook (ici) ou écrire à l’Écho des Sorcières qui lui transmettra (via le formulaire de contact ou directement à  lechodessorcieres[at]gmail.com).

Quant à moi, j’espère que cet appel permettra au moins d’initier une prise de conscience de la part des autorités et du public. Car nous ne sommes pas seul-e-s et que le silence est une double peine.

Edt : un immense merci aux nombreuses personnes qui ont d’ores et déjà apporté leurs témoignages. Je vous remercie infiniment. Vous n’êtes pas seul-e-s, vous n’êtes plus seul-e-s.

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